Contre la fenêtre

Au cours des semaines précédentes, deux nouveaux systèmes informatiques particulièrement prometteurs ont été annoncés : litl et Google Chrome OS. Chrome OS est – pour l’instant – présenté comme un système d’appoint, adapté aux netbooks. Le système du litl est spécifique au litl webbook, un appareil assez charmant, à mi-chemin entre télévision et ordinateur portable, conçu pour la maison. Aucun de ces deux systèmes ne conserve la fenêtre traditionnelle.

J’ai pu jouer avec un version préliminaire de Chrome OS qui traîne sur internet, mais je n’ai pas encore vu de litl. Ce que je propose ici, c’est une étude des discours qui justifient l’absence de la fenêtre.

Google Chrome OS

Changement de fenêtre dans Chrome OS
Le passage d’une fenêtre à une autre dans Chrome OS. Les onglets ouverts dans chaque fenêtre sont indiqués lorsque l’on passe la souris sur la fenêtre.

Dans Chrome OS, la fenêtre, c’est l’écran. Les « fenêtres » (le nom a été conservé) occupent tout l’espace disponible, et ne peuvent pas être redimensionnées, déplacées ni se superposer (des panneaux non modaux apparaissent de temps en temps dans un coin de l’écran). On passe d’une fenêtre à l’autre par un mode spécial qui rappelle les miniatures d’Exposé ou les cartes de webOS. Il s’agit plus de bureaux virtuels que de fenêtres à proprement parler.

Google explique dans la note d’intention de l’interface de Chrome OS l’intérêt trouvé à cette solution : en réduisant au strict minimum la gestion des fenêtres par l’utilisateur, le contenu (en l’occurrence, la page ou l’application web) est mis en valeur et l’utilisateur n’a pas à se préoccuper de « positionner la fenêtre au pixel près ».

Les onglets sont conservés. Il reste à voir en quelle mesure ils remplacent ou complémentent la fenêtres, mais c’est pour un autre jour…

litl

Écran d’accueil du litl
L’écran d’accueil du litl, où les différentes « cartes » invitent l’utilisateur à démarrer une activité.

litl va plus loin et publie, dans la rubrique philosophie de son site1, une critique virulente de l’informatique classique et notamment du fenêtrage. C’est moi qui souligne :

We used a simple rule: Any computer task that had the word “management” next to it had to be eliminated. File management. Gone. Windows management. Gone. You get the idea. All this management came from the earliest days of computing. […] I don’t want to interact with my hard drive; I want to interact with my friends. So we focused our user interface on interactions with your content (stuff like photos, mail, web sites) not your computer hardware. […]

Current computer design lets you see lots of information at once. You can have many open windows and a blizzard of indicators to tell you just about anything you would ever want to know about your computer. However, a desktop isn’t an airplane cockpit. No one dies if your wifi drops from four bars to three. Instead, we’ve crossed the line from utility to continuous partial attention. We thought helping our customers focus would be a more useful goal.

Le propos ne manque pas de pertinence : les interfaces traditionnelles obligent l’utilisateur à « faire de l’ordinateur » plutôt qu’à se concentrer sur ce qui l’intéresse, et là encore, elles s’obstinent à le distraire et à fragmenter son attention. La fenêtre est précisément un des ces dispositifs qui met en place cette conscience parcellaire, qui la performe. Mais il y a erreur sur la personne. C’est le pilote de ligne qui a besoin de cette conscience multitâche. Il n’est certainement pas innocent que le manifeste de litl parle de client et non d’utilisateur. Dans cette alternative, l’utilisateur est une fiction de concepteur quand le client est un être de chair.

Déléguer les tâches administratives

Malgré les divergences dans les implémentations, Google et litl partagent le même double diagnostic : la part du « chrome »2 ou des « débris administratifs informatiques » (la formule est d’Edward Tufte) doit diminuer ; les interfaces traditionnelles, mal adaptées aux tâches non professionnelles, sont trop complexes. Administrer un ordinateur (et cela inclut aussi bien lancer une mise à jour qu’agencer des fenêtres à l’écran), c’est une tâche… pour l’ordinateur, qui remplacera avantageusement les humains. À ce compte, ce que l’utilisateur sacrifie en contrôle sur son appareil, il le gagne en concentration. Ce discours rappelle celui des défenseurs des fenêtres automatiquement juxtaposées : la liberté que l’on gagne à contrôler tout ce qui passe à l’écran se paye en productivité et en concentration.

Plus fondamentalement, ces deux systèmes valident d’une certaine manière les intuitions exposées par Don Norman dans son ouvrage de 1998, The Invisible Computer. Pour Norman (c’est en tout cas ce qu’il écrivait il y a dix ans), le PC est une aberration [PDF du chapitre 4]. C’est une industrie qui tourne sur elle-même, qui se nourrit de sa propre médiocrité et qui fait tous les efforts du monde pour convaincre les consommateurs de sa pertinence. Le réseau formé par les constructeurs, les éditeurs de systèmes d’exploitations et les éditeurs de logiciels est néfaste : c’est un cercle vicieux qui perpétue les mauvais choix du passé au nom de l’intérêt économique d’acteurs qui ne se soucient pas de l’utilisateur. Concrètement, le PC peut tout faire. Donc il fait tout mal. Cette omnipotence le rend complexe et oblige l’utilisateur à en comprendre le fonctionnement interne pour pouvoir s’en servir. Fondamentalement, personne ne veut utiliser un ordinateur. Les gens veulent écrire, jouer, communiquer, travailler sur tel ou tel projet, mais jamais « faire de l’ordinateur ». La proposition de Norman, c’est l’Activity Based Computing : des appareils (appliances) qui ne font qu’une chose mais qui la font bien, dont l’aspect informatique s’efface au profit l’utilité.

Dans ce cadre, la fenêtre apparaît comme un ancien compromis industriel, rendu nécessaire par l’industrie du logiciel qui produit des solutions tellement spécialisées qu’il faut faire tourner plusieurs programmes pour réaliser une seule tâche. Chrome OS et litl s’inscrivent nettement, bien qu’indirectement, dans la lignée critique ouverte par Norman. L’ordinateur est toujours là, il est toujours capable d’à peu près tout, mais il sait désormais se faire moins présent. Il n’est pas invisible, il est transparent. Les tâches d’administration et l’aspect proprement informatique ont quasiment disparu de ces deux systèmes, et pour l’essentiel, l’interface, c’est le contenu lui-même, les pages web, les photos, etc.

L’ancien compromis de l’informatique3 – l’utilisateur prend en charge les tâches d’administration de l’ordinateur, en échange de quoi il peut en modifier voire subvertir le fonctionnement – est remis en cause par ces nouveaux systèmes. C’est flagrant sur des appareils comme le litl ou l’iPhone, dont le principal argument de vente est de proposer une expérience qui n’est pas informatique. C’est particulièrement intéressant d’observer ce même déplacement sur un système d’exploitation pour ordinateur comme Chrome OS, qui reste quand même une machine de travail. Pour reprendre les termes de Zittrain, Google tente avec Chrome OS de produire un système à la fois fermé (on ne peut pas installer de programmes, on n’accède quasiment pas au système de fichiers, etc.) et « génératif », puisqu’il s’appuie sur le web, la plate-forme générative par excellence.

La fenêtre est un des signes les plus visibles de ce travail administratif que l’utilisateur est susceptible d’effectuer. Les fenêtres, c’est de la paperasse. Elles s’accumulent et s’empilent, gribouillées de clauses compliquées. Il faut les classer, les comprendre et les traiter. Personne n’aime la paperasse. Dans cette logique, moins de fenêtres, c’est moins d’efforts, moins de distractions, moins de compétences techniques à posséder.

Qui voudra encore de la fenêtre ?

On vient de voir, dans les discours de Google et de litl, un ensemble d’arguments justifiant l’abandon du fenêtrage traditionnel dans leurs deux systèmes. Mais ces arguments dessinent, en négatif, des raisons de continuer à l’employer. La fenêtre, suivant la logique déployée plus haut, serait réservée au travail productif, qui nécessite une plus forte multi activité et une confrontation d’informations plus fréquente, au détriment de la concentration. Et elle plairait particulièrement à ceux qui aiment exercer un contrôle avancée sur leurs appareils. Donc, d’un côté, l’homme d’affaires, et de l’autre, l’obsessionnel compulsif, celui qui prend le temps d’agencer ses fenêtres pour créer l’écran de contrôle parfait. C’est tout ce qu’il reste ?

La fenêtre est décidément coextensive à la multi activité, mais elle ne s’y réduit pas. Elle permet aussi à une tâche de rester longtemps dans le fond, inutilisée, occupant pour ainsi dire la quatrième dimension de l’interface. Le fenêtrage joue le rôle d’agora, permettant la réunion sur un même écran de citoyens bien différents. Ces aspects sont jugés indésirables par litl, qui voit dans l’anticipation une forme de déconcentration, et dans la foule un risque de désordre. En réalité, la comparaison avec un système spécialisé comme celui du litl porte à croire que la fenêtre est un des dispositifs qui rend l’ordinateur irréductible à un usage ou à une définition stricte. La fenêtre est un niveau de structuration supplémentaire : grâce à elle, l’ordinateur ne sert pas à une activité en particulier, mais il fait tenir ensemble un système d’activités. Les critiques sont toutes justes : ce système est bruyant, compliqué, voire franchement stressant, organisant les « distractions qui nous distraient de nos distractions » (c’est T. S. Eliot qui le dit). Mais elles ne sont pas toute l’affaire.

Au-delà des questions de fonctionnalités et des débats sur l’utilisabilité de la fenêtre, se pose une question plus politique. Comme l’expliquent Jay David Bolter et Diane Gromala dans leur livre de 2003, intitulé Windows and Mirrors, cette tendance actuelle vers les interfaces transparentes, qui s’effacent derrière leur contenu, rend l’utilisateur insensible à la médiation. Un médiateur qui se cache, une expérience qui se prétend immédiate, c’est bénéfique à bien des aspects, mais cela empêche l’utilisateur de prendre conscience de sa situation, cela empêche de comprendre ce qu’il se passe :

On ne devrait pas se laisser complètement emporter par une interface. Si on se contente juste de regarder à travers elle, on ne peut pas comprendre par quels moyens elle transforme notre expérience. (p. 27)

En conclusion : y a-t-il un âge de la retraite pour les interfaces ?

C’était déjà une tendance dès le milieu des années 1990 de se lamenter sur la longévité du modèle WIMP (fenêtres, icônes, menus, pointeurs), ça l’est encore plus aujourd’hui. Vingt-cinq ans, est-ce trop pour le modèle d’interactions avec les ordinateurs que nous connaissons ? Différentes solutions existent désormais pour d’autres écrans (terminaux mobiles, téléviseurs, « tablettes »), mais l’ordinateur – la station de travail – va-t-il radicalement changer, à moyen terme ?

La meilleure façon de ne pas se tromper est de ne pas faire de prédictions, mais je considère justifiée la position de Steven Johnson au deuxième chapitre (« Le bureau ») de son livre Interface Culture : le modèle WIMP et la métaphore du bureau sont les grandes architectures, les « machines à signifier » de notre époque, analogues aux cathédrales du Moyen Âge. Nous pensons et produisons à travers elles. Pourquoi faudrait-il les détruire si vite ? Il est fort probable qu’elles nous accompagnent pour encore quelque temps.


  1. Toutes les entreprises devraient avoir une rubrique philosophie sur leur site. 

  2. On appelle chrome les éléments d’interface d’un programme qui entourent le contenu. Google reprend ironiquement ce terme pour sa gamme de logiciel dont la spécificité justement est de réduire la part de chrome. 

  3. On doit la meilleure description de ce compromis à Jonathan Zittrain, dans son ouvrage (disponible en ligne) The Future of the Internet. Zittrain développe l’idée selon laquelle le PC était une technologie « générative », autrement dit, une plate-forme extensible sans limites, favorisant l’apparition d’innovations spectaculaires. Il donne pour cause de l’apparition récente de systèmes plus fermés la recrudescence du spam et des malwares, qui attaquent la confiance que l’on peut porter à l’informatique traditionnelle. L’iPhone est une de ses cibles favorites

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