Contre la fenêtre

Au cours des semaines précédentes, deux nouveaux systèmes informatiques particulièrement prometteurs ont été annoncés : litl et Google Chrome OS. Chrome OS est – pour l’instant – présenté comme un système d’appoint, adapté aux netbooks. Le système du litl est spécifique au litl webbook, un appareil assez charmant, à mi-chemin entre télévision et ordinateur portable, conçu pour la maison. Aucun de ces deux systèmes ne conserve la fenêtre traditionnelle.

J’ai pu jouer avec un version préliminaire de Chrome OS qui traîne sur internet, mais je n’ai pas encore vu de litl. Ce que je propose ici, c’est une étude des discours qui justifient l’absence de la fenêtre.

Google Chrome OS

Changement de fenêtre dans Chrome OS
Le passage d’une fenêtre à une autre dans Chrome OS. Les onglets ouverts dans chaque fenêtre sont indiqués lorsque l’on passe la souris sur la fenêtre.

Dans Chrome OS, la fenêtre, c’est l’écran. Les « fenêtres » (le nom a été conservé) occupent tout l’espace disponible, et ne peuvent pas être redimensionnées, déplacées ni se superposer (des panneaux non modaux apparaissent de temps en temps dans un coin de l’écran). On passe d’une fenêtre à l’autre par un mode spécial qui rappelle les miniatures d’Exposé ou les cartes de webOS. Il s’agit plus de bureaux virtuels que de fenêtres à proprement parler.

Google explique dans la note d’intention de l’interface de Chrome OS l’intérêt trouvé à cette solution : en réduisant au strict minimum la gestion des fenêtres par l’utilisateur, le contenu (en l’occurrence, la page ou l’application web) est mis en valeur et l’utilisateur n’a pas à se préoccuper de « positionner la fenêtre au pixel près ».

Les onglets sont conservés. Il reste à voir en quelle mesure ils remplacent ou complémentent la fenêtres, mais c’est pour un autre jour…

litl

Écran d’accueil du litl
L’écran d’accueil du litl, où les différentes « cartes » invitent l’utilisateur à démarrer une activité.

litl va plus loin et publie, dans la rubrique philosophie de son site1, une critique virulente de l’informatique classique et notamment du fenêtrage. C’est moi qui souligne :

We used a simple rule: Any computer task that had the word “management” next to it had to be eliminated. File management. Gone. Windows management. Gone. You get the idea. All this management came from the earliest days of computing. […] I don’t want to interact with my hard drive; I want to interact with my friends. So we focused our user interface on interactions with your content (stuff like photos, mail, web sites) not your computer hardware. […]

Current computer design lets you see lots of information at once. You can have many open windows and a blizzard of indicators to tell you just about anything you would ever want to know about your computer. However, a desktop isn’t an airplane cockpit. No one dies if your wifi drops from four bars to three. Instead, we’ve crossed the line from utility to continuous partial attention. We thought helping our customers focus would be a more useful goal.

Le propos ne manque pas de pertinence : les interfaces traditionnelles obligent l’utilisateur à « faire de l’ordinateur » plutôt qu’à se concentrer sur ce qui l’intéresse, et là encore, elles s’obstinent à le distraire et à fragmenter son attention. La fenêtre est précisément un des ces dispositifs qui met en place cette conscience parcellaire, qui la performe. Mais il y a erreur sur la personne. C’est le pilote de ligne qui a besoin de cette conscience multitâche. Il n’est certainement pas innocent que le manifeste de litl parle de client et non d’utilisateur. Dans cette alternative, l’utilisateur est une fiction de concepteur quand le client est un être de chair.

Déléguer les tâches administratives

Malgré les divergences dans les implémentations, Google et litl partagent le même double diagnostic : la part du « chrome »2 ou des « débris administratifs informatiques » (la formule est d’Edward Tufte) doit diminuer ; les interfaces traditionnelles, mal adaptées aux tâches non professionnelles, sont trop complexes. Administrer un ordinateur (et cela inclut aussi bien lancer une mise à jour qu’agencer des fenêtres à l’écran), c’est une tâche… pour l’ordinateur, qui remplacera avantageusement les humains. À ce compte, ce que l’utilisateur sacrifie en contrôle sur son appareil, il le gagne en concentration. Ce discours rappelle celui des défenseurs des fenêtres automatiquement juxtaposées : la liberté que l’on gagne à contrôler tout ce qui passe à l’écran se paye en productivité et en concentration.

Plus fondamentalement, ces deux systèmes valident d’une certaine manière les intuitions exposées par Don Norman dans son ouvrage de 1998, The Invisible Computer. Pour Norman (c’est en tout cas ce qu’il écrivait il y a dix ans), le PC est une aberration [PDF du chapitre 4]. C’est une industrie qui tourne sur elle-même, qui se nourrit de sa propre médiocrité et qui fait tous les efforts du monde pour convaincre les consommateurs de sa pertinence. Le réseau formé par les constructeurs, les éditeurs de systèmes d’exploitations et les éditeurs de logiciels est néfaste : c’est un cercle vicieux qui perpétue les mauvais choix du passé au nom de l’intérêt économique d’acteurs qui ne se soucient pas de l’utilisateur. Concrètement, le PC peut tout faire. Donc il fait tout mal. Cette omnipotence le rend complexe et oblige l’utilisateur à en comprendre le fonctionnement interne pour pouvoir s’en servir. Fondamentalement, personne ne veut utiliser un ordinateur. Les gens veulent écrire, jouer, communiquer, travailler sur tel ou tel projet, mais jamais « faire de l’ordinateur ». La proposition de Norman, c’est l’Activity Based Computing : des appareils (appliances) qui ne font qu’une chose mais qui la font bien, dont l’aspect informatique s’efface au profit l’utilité.

Dans ce cadre, la fenêtre apparaît comme un ancien compromis industriel, rendu nécessaire par l’industrie du logiciel qui produit des solutions tellement spécialisées qu’il faut faire tourner plusieurs programmes pour réaliser une seule tâche. Chrome OS et litl s’inscrivent nettement, bien qu’indirectement, dans la lignée critique ouverte par Norman. L’ordinateur est toujours là, il est toujours capable d’à peu près tout, mais il sait désormais se faire moins présent. Il n’est pas invisible, il est transparent. Les tâches d’administration et l’aspect proprement informatique ont quasiment disparu de ces deux systèmes, et pour l’essentiel, l’interface, c’est le contenu lui-même, les pages web, les photos, etc.

L’ancien compromis de l’informatique3 – l’utilisateur prend en charge les tâches d’administration de l’ordinateur, en échange de quoi il peut en modifier voire subvertir le fonctionnement – est remis en cause par ces nouveaux systèmes. C’est flagrant sur des appareils comme le litl ou l’iPhone, dont le principal argument de vente est de proposer une expérience qui n’est pas informatique. C’est particulièrement intéressant d’observer ce même déplacement sur un système d’exploitation pour ordinateur comme Chrome OS, qui reste quand même une machine de travail. Pour reprendre les termes de Zittrain, Google tente avec Chrome OS de produire un système à la fois fermé (on ne peut pas installer de programmes, on n’accède quasiment pas au système de fichiers, etc.) et « génératif », puisqu’il s’appuie sur le web, la plate-forme générative par excellence.

La fenêtre est un des signes les plus visibles de ce travail administratif que l’utilisateur est susceptible d’effectuer. Les fenêtres, c’est de la paperasse. Elles s’accumulent et s’empilent, gribouillées de clauses compliquées. Il faut les classer, les comprendre et les traiter. Personne n’aime la paperasse. Dans cette logique, moins de fenêtres, c’est moins d’efforts, moins de distractions, moins de compétences techniques à posséder.

Qui voudra encore de la fenêtre ?

On vient de voir, dans les discours de Google et de litl, un ensemble d’arguments justifiant l’abandon du fenêtrage traditionnel dans leurs deux systèmes. Mais ces arguments dessinent, en négatif, des raisons de continuer à l’employer. La fenêtre, suivant la logique déployée plus haut, serait réservée au travail productif, qui nécessite une plus forte multi activité et une confrontation d’informations plus fréquente, au détriment de la concentration. Et elle plairait particulièrement à ceux qui aiment exercer un contrôle avancée sur leurs appareils. Donc, d’un côté, l’homme d’affaires, et de l’autre, l’obsessionnel compulsif, celui qui prend le temps d’agencer ses fenêtres pour créer l’écran de contrôle parfait. C’est tout ce qu’il reste ?

La fenêtre est décidément coextensive à la multi activité, mais elle ne s’y réduit pas. Elle permet aussi à une tâche de rester longtemps dans le fond, inutilisée, occupant pour ainsi dire la quatrième dimension de l’interface. Le fenêtrage joue le rôle d’agora, permettant la réunion sur un même écran de citoyens bien différents. Ces aspects sont jugés indésirables par litl, qui voit dans l’anticipation une forme de déconcentration, et dans la foule un risque de désordre. En réalité, la comparaison avec un système spécialisé comme celui du litl porte à croire que la fenêtre est un des dispositifs qui rend l’ordinateur irréductible à un usage ou à une définition stricte. La fenêtre est un niveau de structuration supplémentaire : grâce à elle, l’ordinateur ne sert pas à une activité en particulier, mais il fait tenir ensemble un système d’activités. Les critiques sont toutes justes : ce système est bruyant, compliqué, voire franchement stressant, organisant les « distractions qui nous distraient de nos distractions » (c’est T. S. Eliot qui le dit). Mais elles ne sont pas toute l’affaire.

Au-delà des questions de fonctionnalités et des débats sur l’utilisabilité de la fenêtre, se pose une question plus politique. Comme l’expliquent Jay David Bolter et Diane Gromala dans leur livre de 2003, intitulé Windows and Mirrors, cette tendance actuelle vers les interfaces transparentes, qui s’effacent derrière leur contenu, rend l’utilisateur insensible à la médiation. Un médiateur qui se cache, une expérience qui se prétend immédiate, c’est bénéfique à bien des aspects, mais cela empêche l’utilisateur de prendre conscience de sa situation, cela empêche de comprendre ce qu’il se passe :

On ne devrait pas se laisser complètement emporter par une interface. Si on se contente juste de regarder à travers elle, on ne peut pas comprendre par quels moyens elle transforme notre expérience. (p. 27)

En conclusion : y a-t-il un âge de la retraite pour les interfaces ?

C’était déjà une tendance dès le milieu des années 1990 de se lamenter sur la longévité du modèle WIMP (fenêtres, icônes, menus, pointeurs), ça l’est encore plus aujourd’hui. Vingt-cinq ans, est-ce trop pour le modèle d’interactions avec les ordinateurs que nous connaissons ? Différentes solutions existent désormais pour d’autres écrans (terminaux mobiles, téléviseurs, « tablettes »), mais l’ordinateur – la station de travail – va-t-il radicalement changer, à moyen terme ?

La meilleure façon de ne pas se tromper est de ne pas faire de prédictions, mais je considère justifiée la position de Steven Johnson au deuxième chapitre (« Le bureau ») de son livre Interface Culture : le modèle WIMP et la métaphore du bureau sont les grandes architectures, les « machines à signifier » de notre époque, analogues aux cathédrales du Moyen Âge. Nous pensons et produisons à travers elles. Pourquoi faudrait-il les détruire si vite ? Il est fort probable qu’elles nous accompagnent pour encore quelque temps.


  1. Toutes les entreprises devraient avoir une rubrique philosophie sur leur site. 

  2. On appelle chrome les éléments d’interface d’un programme qui entourent le contenu. Google reprend ironiquement ce terme pour sa gamme de logiciel dont la spécificité justement est de réduire la part de chrome. 

  3. On doit la meilleure description de ce compromis à Jonathan Zittrain, dans son ouvrage (disponible en ligne) The Future of the Internet. Zittrain développe l’idée selon laquelle le PC était une technologie « générative », autrement dit, une plate-forme extensible sans limites, favorisant l’apparition d’innovations spectaculaires. Il donne pour cause de l’apparition récente de systèmes plus fermés la recrudescence du spam et des malwares, qui attaquent la confiance que l’on peut porter à l’informatique traditionnelle. L’iPhone est une de ses cibles favorites

Superposez-vous vos fenêtres ?

Au cours de mes explorations sur l’histoire des fenêtres dans les interfaces utilisateurs, une ligne de partage est apparue entre les fenêtres superposables (overlapping) et les fenêtres simplement juxtaposables (tiling).1

Lisa
Le Lisa d’Apple, commercialisé en 1983, superpose les fenêtres comme des feuilles de papier.
Cedar
Viewers, un gestionnaire de fenêtres développé entre 1980 et 1981 pour le système Cedar de Xerox, juxtapose les fenêtres et les organise sur deux colonnes.

Le principe

Dans un fenêtrage superposé, les fenêtres sont comme des feuilles de papier indépendantes qui s’entassent – on est dans un espace à trois dimensions, où la profondeur est rendue par l’empilement des fenêtres. Dans un fenêtrage juxtaposé, à l’inverse, il n’y a que deux dimensions. Le fenêtrage est alors un découpage de l’écran en tranches, la répartition d’une ressource finie. Les deux modèles conduisent à des représentations très différentes de l’ordinateur et du travail que l’on peut faire dessus : d’un côté, on a des feuilles de papier, de l’autre, un tableau de bord.

Suivant le principe retenu, la gestion de la « matière première » qu’est la surface d’écran est très différente. Dans un fenêtrage superposé, l’essentiel de la gestion des fenêtres – leur emplacement à l’écran, leur taille, etc. – est sous le contrôle de l’utilisateur. Les fenêtrages juxtaposés sont beaucoup plus automatisés : les fenêtres sont disposées suivant un ensemble de contraintes propres au système (par exemple en un nombre réglé de colonnes, ou suivant des répartitions préétablies).

Dispositions proposées par Awesome
Les dispositions préenregistrées proposées par le gestionnaire de fenêtrage pour Linux awesome.

Dans un système superposé, un nombre illimité de fenêtres peuvent se recouvrir – mais certaines vont alors disparaître, cachées par d’autres. C’est à l’utilisateur de mettre de l’ordre et de la hiérarchie, de se souvenir de ce qu’il a ouvert et depuis laissé en plan. Dans un système juxtaposé, les possibilités sont bien plus limitées, mais la situation présente est toujours beaucoup plus simple à appréhender : rien n’est caché, rien n’est recouvert, tout ce sur quoi l’on peut agir est immédiatement visible.

On voit que ces systèmes ont des philosophies très différentes : l’activité de l’utilisateur, sa façon de se concentrer et de travailler ne sont absolument pas comprises de la même manière dans l’un et dans l’autre – c’est précisément ce que je propose d’étudier ici.

Un peu d’histoire

Quel type de fenêtrage est apparu en premier – juxtaposé ou superposé ? Le NLS de Douglas Engelbart est apparemment capable de gérer la superposition de zones sur l’écran2, mais de nombreuses sources [PDF] ne le créditent que de fenêtres juxtaposées. Kay, dans sa thèse de 1969, théorise les fenêtres superposées pour son système FLEX. Smalltalk, le système qu’il développe au Xerox PARC, les implémente, probablement pour la première fois, sous une forme proche de ce que nous connaissons. Pourtant, lorsque Xerox commercialise la station de travail Star (ou plutôt, le 8010 Information System) en 1981, les fenêtres sont automatiquement agencées de telle sorte qu’elles ne se superposent pas (la fonctionnalité sera rajoutée dans les versions ultérieures du système). Le Lisa et le Mac sortent en 1983 et 1984 avec des fenêtres superposées. Windows 1 sort en 1985 avec des fenêtres juxtaposées, et n’obtiendra des fenêtres superposées qu’avec sa réécriture en version 2, sortie en 1987.

Un progrès ?

Le cas de Windows a laissé penser que les fenêtres superposées étaient supérieures aux fenêtres juxtaposées, et il est vrai que la superposition rapide des fenêtres a été considéré à l’époque comme une prouesse technique.3 Pourtant, les concepteurs d’un système comme Cedar (encore une création du Xerox PARC) ont sciemment fait le choix de cet arrangement pourtant réputé inférieur, à une époque relativement récente du développement des systèmes fenêtrés. Il serait trompeur de parler de progrès.

Comme il est fréquent lors d’un tel embranchement, les raisons de choisir un modèle plutôt qu’un autre sont tout à la fois techniques, idéologiques et sociales (lire à ce sujet l’article publié en 1981 par Michel Callon, Pour une sociologie des controverses technologiques). La superposition est un problème particulièrement difficile de calcul, de géométrie et de gestion de la mémoire, certes, mais la juxtaposition intelligente est aussi difficile d’un tout autre point de vue – quelle est la meilleure façon d’agencer visuellement l’activité de l’utilisateur ? Comment éviter le désordre induit par l’accumulation de fenêtres ? L’argument se retourne : le fenêtrage juxtaposé n’est pas moins capable ou moins avancé que le fenêtrage superposé ; au contraire, il est plus clair et demande moins d’efforts.

Il n’existe qu’une seule étude empirique comparant ces deux modèles (Bly & Rosenberg 1986 [PDF]). L’article ne tranche pas : les utilisateurs de la juxtaposition sont plus productifs, mais une majorité d’utilisateur trouve les systèmes de superposition plus agréables à utiliser. Ces résultats confirment les intuitions des concepteurs de systèmes juxtaposés : la différence n’est pas tant technique que sociale et psychologique, en ce que c’est la répartition des tâches entre ordinateur et utilisateur qui varie.

En fin de compte, le choix n’est jamais qu’une simple « question technique ». C’est toujours un compromis – la liberté ou l’ordre – et une mise en cause de valeurs et de problèmes plus profonds.

Fenêtre et activité : première ébauche

À quelles actions particulières et quelles sortes d’activités en général invitent ces deux systèmes ? À première vue, la superposition favorise une multi activité désordonnée, avec un utilisateur dispersé sur de multiples tâches déconnectées. À l’inverse, il semblerait que la juxtaposition privilégie un utilisateur concentré sur une seule activité complexe, composée de plusieurs sous-tâches. Est-ce aussi simple ? Il y a plusieurs façons de répondre à cette question : en interrogeant les concepteurs, en observant les utilisateurs, en décrivant les objets eux-mêmes.

Pour l’instant, je dois me contenter de la troisième solution, et, dans une moindre mesure, de la première (puisque les concepteurs ont laissé un certain nombre de traces écrites). Je ne propose, ici, qu’une lecture de ces interfaces, une description spontanée et intuitive, mais aussi désordonnée et incomplète.

Que peut-on faire avec des fenêtres juxtaposées :

  • Structurer, disposer. L’utilisateur ne passe pas son temps à ouvrir et fermer des fenêtres, mais à aménager un espace clos. Il y a une véritable écologie de l’écran dans un système juxtaposé, parce que la ressource est rare et que les contraintes sont importantes. La disposition doit être pensée par rapport à un objectif particulier : que dois-je faire (activité principale, placée dans la colonne principale), de quoi ai-je besoin pour le faire (outils, placés dans de plus petits cadrans), quelles sont les autres tâches dont je ne peux me passer (client email ou de messagerie instantanée, etc.).
  • Hiérarchiser un nombre réduit de tâches. Dans un système juxtaposé, la taille des fenêtres ne dépend pas de leur contenu, mais de leur emplacement (grande ou petite colonne sur un système comme Cedar) et du nombre de tâches qui s’« empilent » dans cette même colonne. L’utilisateur doit apprendre un mode de pensée hiérarchique, et constamment pondérer chaque action.
  • Enregistrer des arrangements et les reproduire. Ces arrangements peuvent être retenus et reproduits afin de recréer un lieu de travail virtuel. L’arrangement n’est pas que la somme de ses fenêtres, il a une unité. Ça n’est pas une collection d’outils disjoints, c’est un outil en soi, à la manière d’un tableau de bord dont les cadrans font sens ensemble.

Que peut-on faire avec des fenêtres superposées :

  • Ouvrir, fermer. Chaque fenêtre est indépendante. Son apparition ne modifie pas les autres, tout au plus elle les renvoie à l’arrière plan. Il n’y a pas d’écologie, mais une véritable consommation des fenêtres : on peut en avoir autant que l’on veut, mais, trop nombreuses, elles perdent de leur valeur, deviennent plus difficiles à manier. Là où l’assemblage juxtaposé formait une unité, correspondait à une activité en particulier, les fenêtres superposées n’ont pas nécessairement cette valeur. La dynamique d’ouverture et de fermeture est exploratoire : on suit une trace, un fil, chaque fenêtre conduit à une nouvelle. L’utilisateur peut nettoyer sur ses pas, fermer les fenêtres dont il n’a plus besoin au fur et à mesure de son parcours, ou il peut laisser des traces.
  • Privilégier une tâche. L’activité n’est plus visible dans l’arrangement spatial, mais elle réapparait dans le déroulement temporel. L’utilisateur doit successivement faire passer au premier plan les fenêtres sur lesquelles il travaille – et une seule à la fois peut avoir ce privilège. L’assemblage juxtaposé texte en colonne 1 – courrier, notes et dictionnaire en colonne 2 se transforme en un ballet entre applications.
  • Passer de l’une à l’autre. Ce ballet, cette dynamique rappellent la pratique du zapping. Un écran juxtaposé semble fait pour rester statique le plus possible : c’est un édifice dont la stabilité est gage de qualité. À l’inverse, le fenêtrage superposé invite au basculement : il est inscrit en lui qu’on ne peut pas faire deux choses en même temps, et qu’il faut sans cesse alterner.

Deux mondes, deux conceptions du travail, de la concentration et de la pensée humaine. L’un s’est imposé, l’autre subsiste comme on va le voir. Qui a choisi ?

La juxtaposition aujourd’hui

Le fenêtrage juxtaposé n’a pas disparu. S’il n’y a sans doute que plus que des utilisateurs de Linux4 pour faire tourner un gestionnaire de fenêtres entièrement juxtaposé, les idées et les problématiques subsistent. En 2006, lors d’un concours pour deviner l’interface de Mac OS X 10.5, alors encore secrète, un participant propose un système tout juxtaposé, intégrant des bureaux virtuels comme la plupart des systèmes existants. Plus proche de nous, Windows Seven facilite la juxtaposition côte à côte de deux fenêtres, une fonctionnalité qui a toujours existé d’une façon ou d’une autre au sein de Windows. Enfin, la dernière génération de systèmes d’exploitation pour téléphones portables pose le problème à nouveaux frais. Ces appareils, pour la plupart, n’intègrent plus de fenêtres.5 Les concepteurs d’interfaces sont donc conduits à penser en termes d’écrans et non plus de fenêtres indépendantes, en termes de division de l’espace plutôt qu’en terme de gestion du désordre par l’utilisateur. Ça ne vous rappelle rien ?


  1. Au sens strict, il n’est pas ici question de fenêtres mais de systèmes de fenêtrage ou de gestionnaires de fenêtres (Window Managers) – tous les systèmes n’ayant pas la même architecture, les termes peuvent changer. Le gestionnaire de fenêtres est le programme qui se charge d’afficher les fenêtres et de gérer leur fonctionnement. Sur la plupart des ordinateurs, ce gestionnaire fait partie intégrante du système d’exploitation, mais pas toujours. Il en existe plusieurs pour Linux, par exemple, et l’utilisateur peut en changer. 

  2. Allez-voir sur ce document, à la page 8 du pdf (via) : The NLS Display is divided into a number of rectangular display areas (DAs). […] DAs may overlap. subject to some rules about which strings will show in the regions of overlap. 

  3. Bill Atkinson, alors employé d’Apple, avait vu lors de sa visite chez Xerox des fenêtres superposées et avait supposé que les ingénieurs du PARC avaient trouvé une solution au problème du rafraîchissement – comment changer le contenu d’une fenêtre à l’arrière-plan sans toucher à celle du premier-plan. Pensant qu’une solution existait, Atkinson s’y attèle et propose la sienne. En réalité, les ingénieurs de Xerox eux-mêmes pensaient le problème trop difficile à résoudre, et « trichaient » en ne rafraîchissant pas les fenêtres d’arrière-plan (Source : Moggridge 2006, p. 93). 

  4. Wikipedia propose une longue liste de systèmes juxtaposés. J’ai joué un peu avec Ion et awesome. Il faut sans doute du temps pour s’habituer et prendre des habitudes de ninja, mais ce que j’ai vu m’a plu. Sans pour autant correspondre à mes habitudes de travail, mais bon. 

  5. Sinon des boîtes de dialogue. 

Les interfaces familières

Certaines choses nous sont tellement familières que l’on ne parvient plus à les imaginer autrement. Elles ne nous surprennent plus. Nous les reconnaissons uniquement que par ce que nous savons en faire ; elles deviennent transparentes et utiles, subordonnées à nos tâches et à nos habitudes.

Si l’on se concentre sur une de ces choses, si l’on s’efforce de la voir, la question se retourne – ce n’est plus ce que nous faisons avec cette chose qui est intéressant, mais ce que cette chose nous fait quand nous nous en servons. Et si l’on se plonge dans l’histoire de cette chose – dans les aventures, les conflits, les rencontres et les séparations qui l’ont conduite à son état présent – on risque d’en découvrir autant sur ceux qui l’on conçue que sur nous qui l’utilisions sans y penser.

Ce sont des explorations de ce type que je veux mener ici. Je travaille sur les interfaces graphiques des ordinateurs, et c’est ainsi que j’étudie les éléments de ces interfaces – les fenêtres, les icônes, les boutons, &c. – comme des objets familiers qu’il faut ouvrir et relire.

Mon premier objet sera la fenêtre.