Prototype d’un espace de travail pour traducteurs.
J’ai participé à une formation « Conception et Design Technologiques » avec Annie Gentès à Télécom ParisTech, au cours de laquelle les participants étaient invités à présenter un projet autour du thème « langues et cultures ». Voici ce que j’ai proposé.
J’avais plusieurs critères. Je préférais concevoir un logiciel plutôt qu’un service, afin de travailler l’interface plus en profondeur. Je voulais quelque chose qui me soit utile, au moins en partie – dans le temps imparti, n’ayant pas prévu de tests sur des tiers, je voulais pouvoir me fier à mes intuitions. Enfin, je voulais m’imposer des contraintes en rapport à mon travail sur la fenêtre.
J’ai retenu l’idée d’une application iPad pour traducteurs de textes littéraires, ce qui rentrait parfaitement dans le premier et le troisième critère – concevoir un logiciel avec de fortes contraintes, qui en l’occurrence étaient pas de fenêtres et une taille d’écran fixe. Pour ce qui est du second critère – créer quelque chose pour moi-même – c’est moins évident. Je ne suis pas traducteur. Mes seules expériences de traduction littéraire proviennent des cours de version en classes préparatoires. En plus de cela, j’habite avec quelqu’un qui a récemment traduit de la philosophie (l’annexe IV de ce livre), et j’ai pu observer de près ce travail. Mais plus profondément, ce projet est la continuation de mes réflexions sur l’iPad.1
L’iPad est excellent pour lire. Il a l’air très bon aussi pour écrire – si l’on cherche un environnement sans distractions, un espace pour écrire plutôt que pour « traiter du texte » et le mettre en forme. Lire, et écrire – séparément, avec la barrière symbolique et temporelle du changement d’application qui vient prévenir la multi activité intempestive. La « machine à concentration » ne fait qu’une chose à la fois.
Seulement, l’essentiel de mon travail consiste à lire et à écrire. Ce ne sont pas deux activités alternatives, c’en est une seule. La compréhension et la mémoire ne viennent qu’avec un travail d’écriture, d’annotation, de gribouillage marginal. Ce travail est parfois dérisoire, comme les applaudissements du public, piètre réponse à la fin d’un concert2 ; parfois non. Le crayon est l’instrument du lecteur ; à l’inverse, quand j’écris, j’ai souvent un article ou un brouillon d’ouvert sur un coin de la table ou de l’écran. L’iPad rend cela malaisé dans un contexte mono machine – le problème se pose autrement si l’on dispose en même temps d’un appareil tactile et d’un ordinateur, type d’utilisation qui pourrait devenir prépondérant, mais je souhaitais pour cet exercice explorer les contraintes inhérentes à l’appareil.
J’ai donc voulu créer une application iPad capable de tenir ensemble la lecture et l’écriture, non comme deux tâches, mais comme une seule activité complexe avec ses va-et-vient, en facilitant la concentration sans empêcher l’exploration cursive. La traduction littéraire m’est apparue comme un cas particulier de cette démarche, me permettant de proposer des outils plus spécialisés, d’envisager moins de cas de figure, tout en conservant cette idée de machine double.

L’activité de traduction littéraire, telle que je me la suis représentée pour ce travail,3 c’est cette bascule continuelle entre différents supports et différentes sources. La marque de ce travail, c’est une lecture bousculée, discontinue. L’œil parcourt le texte original, puis le brouillon, les dictionnaires, puis à nouveau le texte, les versions du texte dans d’autres langues, la bibliographie de référence, et ainsi de suite. Il faut tourner des pages, déplacer des tomes, s’organiser constamment un espace de travail adapté. Autant dire que l’aventure est souvent malaisée.
La numérisation n’arrange rien. À nouveau, il faut mettre en place un espace de travail toujours mouvant, composé non plus de livres et de carnets mais de fenêtres et de programmes.

La fenêtre est un outil générique. Du point de vue du système d’exploitation, et du point de vue, donc, des interfaces qui permettent de les manipuler, toutes les fenêtres figurant sur l’écran ci-dessus ont la même « valeur ». Elles s’empilent suivant un ordre d’accès chronologique, et la bascule au clavier (via les raccourcis alt-tabulation ou commande-tabulation) ne respecte pas les hiérarchies internes à l’activité, se révèle souvent imprévisible et empêche la formation d’habitudes. Un véritable espace de travail fenêtré devrait permettre de qualifier les relations entre les fenêtres elles-mêmes, en permettant de passer d’un clic ou d’une touche d’un arrangement à un autre,4 de tenir compte du contexte – en ne masquant pas d’une fenêtre pop-up l’extrait sur lequel on travaille par exemple. Le fenêtrage superposé donne une liberté complète pour disposer – déplacer, dimensionner, camoufler – des fenêtres, mais rien pour régler leur comportement ni leurs relations.
Les fenêtres classiques – de toute façon indisponibles sur l’iPad – ne sont pas la solution que je cherchais. Je me suis orienté vers les systèmes juxtaposés – un écran découpé en une mosaïque de fenêtres généralement organisées suivant une grille ou des colonnes. Les deux solutions « concurrentes » que j’ai testées adoptent cette présentation.

Un système déjà existant, Google Translator Toolkit, propose un espace de travail séparé en trois sections : deux colonnes pour l’original et sa version, et une rangée horizontale pour la partie assistant, qui contient les traductions automatiques et les mémoires de traduction. Ce découpage organise les tâches qu’effectue le traducteur suivant une tripartition simple : lire, écrire, rechercher. L’activité de recherche ou d’exploration (en l’occurrence, aller chercher la définition ou la traduction d’un terme) est corrélée aux deux autres, permettant de ne pas interrompre la lecture ou l’écriture par un changement de mode. Ce découpage en trois parties présente pourtant un inconvénient : il est très consommateur en espace vertical, dimension qui est souvent réduite sur l’iPad par l’apparition du clavier virtuel. De plus, les outils que propose Google manquent pour l’instant de richesse – on ne dispose que d’une traduction automatique, d’un glossaire personnalisé et des précédentes traductions d’une même séquence réalisées sur la plateforme. Tout cela fait que, la plupart du temps, cet espace est gâché, soit qu’il soit laissé vide, soit qu’il ne soit pas adaptable au contexte de travail.

Le projet Traduxio,5 encore en développement, propose une approche différente. Plutôt que de se concentrer sur les paires de textes (original / version), l’espace de traduction permet la prise en compte de multiples versions pour un original. Cette décision s’appuie sur une pratique fréquente en traduction de textes littéraires ou philosophiques : consulter les autres versions, notamment dans d’autres langues, pour s’inspirer des choix et des interprétations de ses prédécesseurs. En termes d’interface, la forme la plus évidente pour un tel travail, c’est le concordancier, qui présente les différents textes en autant de colonnes. Ces colonnes sont synoptiques, c’est-à-dire que les textes sont découpés en fragments alignés à la manière d’un tableau : indépendamment de la taille des passages, l’original et ses traductions sont toujours côte à côte.

Cette fragmentation des textes – que l’utilisateur peut régler, de façon à regrouper ou séparer les phrases – ne sert pas qu’à assurer l’alignement des passages synoptiques. Elle permet aussi de casser le bloc du texte en parties plus préhensibles, permettant au traducteur de ne pas avoir à démêler un écheveau de lignes pour se concentrer sur quelques phrases seulement. Chaque bloc doit être taillé pour être saisi en un regard (ce qui n’est d’ailleurs pas vraiment le cas dans la capture ci-dessus). Mais la fragmentation et sa représentation visuelle sous forme de tableau permettent aussi de se représenter facilement un travail fait dans le désordre (les passages non traduits apparaissent clairement).
Cette exploration des tables et des écrans m’a conduit à quelques conclusions. La lecture et l’écriture sont jointes, et la concentration sur ces deux tâches principales doit être favorisée. Pour autant, au-delà d’un travail de défrichage rapide, le travail de lecture de l’original et d’écriture de la version est fréquemment interrompu par des tâches d’exploration. La lecture et l’écriture, dans un contexte de traduction, sont des opérations discontinues. La lecture passe du texte aux références et aux autres versions. L’écriture est avant tout fragmentaire, suivant le jeu des trouvailles et de l’inspiration, évoluant par améliorations, allers et retours successifs au sein du texte à des fins de mise en cohérence. Cette exploration doit être fixée. Cette fragmentation doit être cartographiée. Il faut une hiérarchie au sein des tâches, de façon à ce qu’il soit toujours immédiatement possible de retourner à l’espace neutre de la concentration.
Pour fixer la lecture exploratoire, une règle : partir du texte. Pour s’y retrouver dans les différentes strates de l’écriture, une parade : un métatexte.
Traditore – prototype – seulement pour Safari et Chrome, hélas. Firefox arrive.
Après toutes ces paroles et ces réflexions, il fallait quelque chose à toucher. J’ai conçu un prototype bardé d’HTML5 et de CSS3.6 Il reprend l’interface d’une application iPad. C’est un prototype ; l’ironie de tout cela, c’est qu’il fonctionne mieux sur un navigateur de bureau que sur un véritable iPad7 – je l’ai conçu à des fins de démonstration à la souris.

Les choix retenus sont simples :


Voici un petit pas à pas pour explorer les possibilités du prototype à l’intérieur d’un navigateur.
Ce prototype a atteint son objectif, puisqu’il a rendu sensibles beaucoup d’aspects et de détails auxquels je n’aurais pas toujours pensé sinon. Quelques remarques sur les défauts actuels.
Ensuite, il faudrait mettre en place une interface pour acquérir et gérer les textes à traduire, de même qu’un format de fichier pour conserver originaux, traductions et annotations, et des capacités d’exportation voire de collaboration via un serveur central.
Enfin, toutes sortes de richesses « multi-touch » pourrait être utilisées pour offrir des raccourcis à l’utilisateur habitué : garder deux doigts appuyés sur un mot pourrait – par exemple – déclencher le dictionnaire. (Ce genre d’astuces n’est acceptable que s’il existe une autre façon – à un doigt – de parvenir aux mêmes fins.)
J’ai suivi deux principes de design qui me paraissent essentiels sur ce genre d’appareil : partir du « contenu », en camouflant le plus possible les éléments d’interface ; afficher des informations et des outils contextualisés. Le contenu devient l’interface : les mots eux-mêmes appellent leurs dictionnaires.
J’ai beaucoup lu l’idée selon laquelle l’iPad est une machine pour consommer et consulter, et non pour créer. L’argument m’a paru saugrenu, et j’ai mis cette remarque sur le compte du manque d’imagination de ses auteurs, ainsi que sur le peu d’applications déjà disponibles. Mais en travaillant sur Traditore, et en me remémorant mes propres expériences de traduction, qui se faisaient – concours des grandes écoles obligent – au papier et au crayon, je me suis posé la question autrement. Si l’iPad est si puissant pour la consultation, c’est parce que l’information déjà visible se manipule très efficacement avec une interface tactile. Le tactile supprime les médiations que sont la souris, le clavier, et les éléments d’interface visibles, actualisant les positions de gens comme Edward Tufte, dans le domaine du design graphique, ou Ben Shneiderman, en interactions homme-ordinateur (qui a théorisé la notion de « manipulation directe »). Mais si la consultation est immédiate, la « création » (en l’occurrence, l’entrée de texte) conserve des médiations informatiques, comme le clavier et la boîte d’entrée de texte (on ne peut pas écrire n’importe où, il faut passer par des éléments d’interface). Les applications textuelles de l’iPad entretiennent une asymétrie entre consultation et création : la consultation repose sur la manipulation directe, la création sur des médiations (les applications de graphisme peuvent plus facilement dépasser ces médiations).
Cet enjeu doit être la prochaine étape. Je n’ai pas conçu Traditore pour régler le problème de la lecture, et l’écriture et de la traduction, ni pour conclure sur la vocation créative de l’iPad. Au contraire, j’ai entrepris ce travail pour rendre manifestes et sensibles les limitations de mes idées et de nos technologies. Et je sens bien qu’il reste quelque chose à inventer.
Que je n’ai pas encore touché. J’ai préféré attendre ; le mien arrivera quelques heures après la publication de cet article. ↩
Les applaudissements dans les concerts ? Des gens nous jouent de la musique, nous leur rendons du bruit. ↩
Je précise à nouveau. S’il s’était agi d’un travail professionnel, j’aurais pris soin de corroborer mes intuitions avec plus de discussions, et surtout avec des tests systématiques. ↩
Beaucoup d’applications professionnelles permettent d’enregistrer des arrangements de palettes et de fenêtres, et d’associer ces arrangements à des raccourcis clavier. Bien configurée, cette fonctionnalité permet de passer d’organiser son écran comme différents tableaux de bord – en montage vidéo, on peut avoir une configuration plus adaptée au dérushage, une autre à la découpe minutieuse, une autre au travail du son, etc. Toutefois, cela ne marche qu’à l’intérieur d’une même application. ↩
Philippe Lacour, qui en est un des fondateurs, participait à l’animation de la formation que je suivais. Le projet Traduxio s’appuie sur une solide et passionnante réflexion en philosophie du langage. M’étant concentré essentiellement sur les questions d’attention et d’activité, je n’ai pas tiré, pour ce projet, toutes les conclusions de cet enseignement (mais c’est ce que tout concurrent sérieux devrait faire). ↩
C’est ce qui le rend inaccessible depuis autre chose que Safari, Chrome et Firefox. ↩
Un des éléments majeurs de l’interface est le UIMenu, configurable à l’intérieur d’une véritable application iPad, mais pas d’une page web. Sur un iPad, donc, deux « menus » peuvent apparaître concurremment, celui du système, et celui du prototype. ↩
L’iPad a été annoncé le 27 janvier, et sera disponible aux États-Unis le 3 avril.1 Beaucoup de choses ont déjà été dites, bien que peu de gens aient eu l’occasion d’en tenir un entre les mains. C’est un nouveau dispositif, qui vient en complément ou en remplacement de l’ordinateur. C’est une interface directement issue de celle de l’iPhone, néanmoins porteuse d’un style nouveau, exigeant de nouvelles règles.2 C’est, à nouveau, un environnement qui se débarrasse des fenêtres.

Pour juger l’iPad et son interface, on ne dispose que de quelques images et des déclarations d’Apple. Ce qui va suivre s’entend donc comme de l’analyse de discours. Jusqu’à la fin du mois de mars, l’iPad reste une un concept, une piste de réflexion sur l’avenir de l’informatique.3
L’iPad, c’est l’ordinateur invisible de Don Norman. Dans la vidéo de promotion (lien direct), toute la bande des vice-présidents d’Apple vient faire la réclame, sur le mode du « magique », « simple », « naturel », « incroyable », « fun! ».
Pas besoin de penser : il suffit de faire (dixit Scott Forstall, à 2 minutes 15 secondes). Pas besoin, non plus, de m’adapter et de m’habituer à l’appareil : il est déjà fait à ma mesure (Jonathan Ive, à 1 minute 13 secondes, on appréciera l’emploi systématique de la première personne). Ça n’est pas un ordinateur, regardez : pas de pointeur, pas de bonne ou de mauvaise façon de le saisir, pas de haut ni de bas. — On peut continuer à leur place : pas de câbles, pas de prises, pas de petites lumières, pas de gros ventilateurs, pas de disques d’installation, pas de virus. Et pas de fenêtres.
Bien qu’Apple, lors de la présentation de l’appareil par Jobs fin janvier, ait affiché l’iPad comme un appareil intermédiaire entre l’ordinateur et le téléphone, troisième écran complémentaire aux deux autres, beaucoup de commentateurs l’ont perçu comme le successeur, à terme, de l’ordinateur tel qu’on le connaît. Une grande part de la discussion en ligne a porté sur les enjeux politiques de cette question : est-ce là l’informatique que nous souhaitons ? Des appareils qu’on ne peut plus bidouiller, approvisionnables en logiciels à partir d’un unique marché semi-ouvert, confortant le rôle des DRM et des industries culturelles ? — Ou à l’inverse : allons-nous encore nous satisfaire de l’informatique telle que nous la connaissons, complexe, humiliante pour une majorité de ses utilisateurs, faisant écran entre les gens, leur travail et leurs activités ? Ne serait-il pas temps de repartir à zéro, en proposant une machine immédiatement utilisable, fiable et facile ?
Dans L’ordinateur invisible, Norman appelle à remplacer l’ordinateur omnipotent par un ensemble de dispositifs spécialisés, ne nécessitant aucune configuration ni administration, à la manière, mettons, d’appareils ménagers. Bien qu’il conserve, via la notion d’application, la multi fonctionnalité de l’ordinateur, l’iPad est conçu pour être, à chaque fois, cet appareil spécialisé. Forstall, à 2:20, ne dit pas que l’iPad vient avec le meilleur client email du monde – non, l’iPad est un client email de première classe.
Cet effet – identifier la fonction avec l’appareil – est rendu possible par le recours au plein écran, et par le retour des interfaces réalistes.
Le plein écran n’est pas une grande fenêtre. Conceptuellement et esthétiquement ces deux modes d’affichage sont de nature différente.
Conceptuellement, la fenêtre est avant tout un dispositif de contrôle : elle permet à l’utilisateur de manipuler spatialement les programmes et les documents qui tournent sur sa machine, en les déplaçant, réduisant et organisant à sa guise. Elle représente visuellement la disjonction entre la machine et le système d’un côté, et chaque tâche particulière de l’autre. En exerçant un contrôle sur les fenêtres, par le biais d’opérations comme l’ouverture, la fermeture, le redimensionnement ou le déplacement, l’utilisateur peut minutieusement administrer son temps et son attention. Les programmes qui tournent sur sa machine sont cadrés.
Un programme qui tourne en plein écran, à l’inverse, revendique toute l’attention de son public. Les autres programmes n’ont aucun accès à l’écran, disparaissent sans trace, attendent leur tour. Dans certains cas, comme à l’intérieur d’un jeu vidéo ou lors d’une présentation projetée sur un mur blanc, c’est tout le système (avec sa barre des menus, sa barre des tâches, son horloge, etc.) qui disparaît. Le plein écran est immersif et univoque. Il est hors limites.
Esthétiquement, c’est-à-dire pour celui qui perçoit les fenêtres à l’écran, la fenêtre apparaît comme un objet ou un contenant à l’intérieur d’un autre contenant plus grand, l’écran. L’écran n’est pas une grande fenêtre, c’est un espace abstrait, qui rend le fenêtrage possible. Autrement dit, les fenêtres ont des bords, des limites visibles sur lesquels l’utilisateur peut généralement agir pour autant qu’elles sont dans l’ether de l’écran. Ces limites rendent la fenêtre perceptible et préhensible : elle a une réalité individuelle et quasi matérielle pour l’utilisateur.
Inversement, le contenu d’un plein écran n’est pas amovible, son cadre n’est pas tangible, il n’existe aucune prise pour le manipuler – la souris ne va pas au-delà des contours de l’écran. Ce qui apparaît à l’écran n’est plus spatialisé, contrairement aux fenêtres qui sont toutes situées les unes par rapport aux autres.
Le fenêtrage spatialise, et confère à chaque fenêtre un intérieur et un extérieur. Le plein écran retire ce niveau supplémentaire d’abstraction : il n’y a rien ni devant, ni derrière, ni sur les côtés. Les éléments à l’écran ne sont pas déplaçables ; ils sont positionnés par rapport à l’écran physique lui-même. En cela, le plein écran contribue à l’unité entre le matériel et le logiciel que la fenêtre tendait à dissoudre : quand le calendrier de l’iPad est ouvert, c’est tout l’appareil qui est un calendrier. Tout l’écran est habité par la fonction, et les boutons apparaîtront toujours au même endroit. L’appareil se rend entièrement disponible pour la tâche demandée. L’ordinateur n’est plus un conteneur abstrait, il n’est plus un écran, il n’est plus fenêtre sur – il est l’application elle-même, au double sens de programme informatique et d’activité de l’utilisateur.
Le plein écran ne suffit pas à réaliser l’ordinateur invisible. Les débris administratifs – tout ce qui, à l’écran, n’est pas du contenu – ont disparu, ou ont été réduits au strict nécessaire. Mais pour certaines applications de l’iPad, Apple est allé plus loin, en remplaçant le cadrage administratif et fonctionnel par une contextualisation « réaliste » voire « métaphorique ». Dans quatre des applications déjà présentées (Calendrier, Carnet d’adresses, Notes et iBooks), en effet, l’interface évoque l’apparence traditionnelle d’objets matériels : l’agenda et le carnet d’adresses à la couverture cartonnée et à la reliure subtilement visible, le calepin dans sa pochette de cuir, la bibliothèque en bois clair, et le livre ouvert.

Le réalisme en matière d’interfaces, ou autrement dit, la fidélité à une “métaphore” tirée du monde non informatique, est un point controversé. Alan Kay, un des chercheurs à l’origine de la métaphore du bureau, est très critique de cette pratique qu’il juge trop contraignante et appauvrissante :
Metaphor is a poor metaphor for what needs to be done. At PARC we coined the phrase user illusion to describe what we were about when designing user interface. (…) Should we transfer the paper metaphor so perfectly that the screen is as hard as paper to erase and change? Clearly not. If it is to be like magical paper, then it is the magical part that is all important and that must be most strongly attended to in the user interface design.4
L’argument de Kay, c’est que les ordinateurs sont capables de bien plus que les outils de la vie courante : pourquoi donc les limiter à l’existant ? Pourquoi ne pas employer les capacités de l’ordinateur pour inventer des représentations plus simples et plus puissantes ?
One of the most wonderful properties of a computer is that no matter how many dimensions one’s information has, a computer representation can always supply at least one more.
Un trop grand réalisme irait dans le sens inverse, réduisant la multidimensionnalité de l’ordinateur. Des tentatives d’interfaces « réalistes » ont déjà eu lieu, avec parfois des résultats déplorables comme celle de QuickTime Player 4, largement décriée, avec sa petite roue pour régler le volume, inspirée d’appareils traditionnels et notoirement inutilisable. Lukas Mathis (dont le blog est une référence sur la conception d’interfaces et sur les questions d’utilisabilité) fait justement remarquer qu’un excès de réalisme porte atteinte à la dimension symbolique des interfaces.
« On peut décrire l’histoire du design graphique des interfaces utilisateurs comme une évolution graduelle vers plus de réalisme, » explique Mathis. « Cette apparence plus physique a rendu l’interface utilisateur de l’iPhone plus naturelle. Mais dans d’autres domaines, les avantages sont, au mieux, discutables. »
En réaction à un designer, Mike Rundle, qui insistait sur l’importance qu’il y a à donner une apparence de matérialité aux éléments d’interfaces, Mathis précise dans un autre billet que « les interfaces utilisateurs servent à véhiculer des concepts ou des idées, pas des choses spécifiques ; elles sont peuplées de symboles. La petite maison n’est pas vraiment une maison, c’est un “foyer” (home). L’œil n’est pas vraiment un œil, il signifie “je veux jeter un coup d’œil à cela”. Le petit appareil photo n’est pas vraiment un appareil photo, il signifie “cliquez ici pour voir vos images”. »
En réalité, il ne semble pas que le réalisme des applications de l’iPad soit une simple volonté d’imiter les objets du monde physique. Ce n’est pas le fonctionnement des choses matérielles qui est repris, c’est leur tangibilité. Le réalisme du bloc-note, avec sa pochette en cuir et son papier ligné, ne limite ni n’étend la fonctionnalité de l’application. En revanche, il rend celle-ci moins informatique. Par un effet de synesthésie, le graphisme confère une tonalité et un style à l’application. Comme l’écrit un autre designer, Neven Mrgan, « les applications devraient imiter la chaleur des objets du monde réel, pas leur apperence littérale. »
Ces discussions et conjectures prendront une autre dimension quand on pourra toucher, voir et faire tourner la bête au quotidien. En attendant, ces idées interrogent en retour l’ordinateur « visible ». À force d’être, comme le voudrait Kay, une fabrique d’abstractions et de dimensions nouvelles, il apparaît sans chair et sans chaleur, une machine pour la tête et les yeux, quand l’informatique devenue invisible valorise la main, la prise et la coexistence auprès des choses.
Fin avril en France. ↩
Le produit se trouve dans la continuité directe de l’iPhone, ce qui témoigne d’une certaine confiance d’Apple envers sa technologie. Plutôt que de se lancer dans une énième transition, les développeurs et concepteurs d’Apple ont fait au mieux de ce qu’ils savaient déjà faire – c’est-à-dire le logiciel ; ils ont joué leurs forces. ↩
Dès avril, l’iPad s’entend comme une discussion musclée avec ma banque. ↩
Alan Kay, « User interface: A personal view [PDF] », in The Art of Human-Computer Interface Design (1990), éd. Brenda Laureland & S. Joy Mountford, Addison-Wesley, p. 191-207. ↩
Empty Trashcan project by Hans Gremmen and Monique Gofers.
There wasn’t much time to make changes. Ballmer was emphatic not to redefine what was already done, even though McGregor had changed Windows from its original overlapping windows design to a tiled windows model and every windowing system out there or under development featured overlapping windows.
Ou, comme le dit Bill DeRouchey [PDF], « Buttons are culture. »
J’ai récemment présenté mes travaux aux membres du département SES de Telecom ParisTech.
Voici le texte et les diapos de la présentation.
On y retrouve tous les thèmes que j’ai abordés ici jusqu’à présent. L’exposé commence par un historique de la fenêtre, puis étudie en particulier cinq aspects de la fenêtre :
I don’t have to change myself to fit the product, it fits me.
We all spend so much time in the interactive environment of our computer screens—why not make that literal, as a “shooting location”?
Mike Rundle – Crafting Subtle & Realistic User Interfaces, via @siracusa :
Next time you want to create something shiny, think about what type of material you’re really executing: is it plastic? Glass? Reflective aluminum? If you’re designing a matte element, think about just how grainy and textured it should be. Paper or sandpaper? Cardboard or anodized aluminum like an iMac? Is there transparency? Are you emulating something in real life or creating a material that’s more hyperrealistic?
Reality is subtle. When something looks “off” in an interface, it probably looks fake, like it wouldn’t exist in the real world.
Les interfaces ne sont pas que graphiques. Elles sont aussi synesthétiques. Elles doivent avoir l’air tangibles.
L’argument principal de l’article, c’est que les interfaces doivent être réalistes pour être crédibles et efficaces. Ça va un peu à l’encontre de toute l’histoire des interfaces graphiques avant Mac OS X et Aqua. Le toujours excellent Lukas Mathis s’emporte d’ailleurs contre cette idée :
If you make something more realistic, it moves from a concept or an idea to a specific thing. User interfaces typically convey concepts or ideas, not specific things; they are full of symbols. The little house isn’t really a little house, it’s “home”.
Mathis a raison : ça n’est pas le réalisme photographique qui importe. Mais les interfaces ont besoin d’une réalité qui leur est propre, d’une « choséité », de quelque chose qui inspire le toucher au moment du regard. (Ça me donne grandement envie de creuser la question.)
Gravity7 :
Imagine that you are sitting across from a friend. There is a screen between the two of you. Now in social media, that screen has three modes. It may be a mirror, and you see yourself reflected. Or it is a surface, and you see what your friend has posted on it. Or it is a window, and you can talk through it with your friend. Design requirements are different for each mode. In the mirror mode, the interface should present an engaging and compelling reflection. In the surface mode, it should organize and structure content and navigation. And in the window mode, it should become transparent and unobtrusive.
But at the same time, we made it harder for the programmers to create Macintosh applications. It really takes not only a professional programmer, but also someone who has spent a year or so learning the Inside Macintosh handbook to understand how to use all the Toolkit features, the graphics, the menus, etc. So the Macintosh dream wasn’t really complete because the individuals couldn’t get all the power of the personal computer. They could only use canned pieces of power.
HyperCard, acting like a software erector set, really opens up Macintosh software architecture to where individual people can make their own customized information environment, and interactive information and applications without having to know any programming language.
Qu’est-ce qu’un logiciel ? C’est un ensemble de programmes destinés à effectuer un traitement sur un ordinateur, en transformant des données entrées en une information de sortie. (…) De façon plus précise, le logiciel présente une caractéristique fondamentale : la prise de connaissance de son code source est techniquement impossible à réaliser à partir de la disposition du logiciel lui-même. (…)
Le logiciel peut ainsi être appréhendé comme un outil qui enferme et rend indisponible la formalisation d’un savoir. Ainsi, du projet informatique au logiciel, il y a donc une dégénérescence.
La machine qui est douée d’une haute technicité est une machine ouverte, et l’ensemble des machines ouvertes suppose l’homme comme organisateur permanent, comme interprète vivant des machines les unes par rapport aux autres. Loin d’être le surveillant d’une troupe d’esclaves, l’homme est le l’organisateur permanent d’une société des objets techniques qui ont besoin de lui comme les musiciens ont besoin d’un chef d’orchestre.
L’autre jour, j’ai laissé entendre que ces questions d’interfaces graphiques pouvaient avoir une dimension politique. Ce sont des idées qui traînent dans ma tête, qui me paraissent actuelles et sur lesquelles j’oblige mes pauvres étudiants à travailler. Ce n’est pas qu’il y ait, à ma connaissance, des interfaces de gauche ou de droite, des fenêtres libérales ou conservatrices. Les interfaces sont politiques au sens où elles organisent une répartition du pouvoir ; elles le sont doublement quand cette répartition se fait de manière implicite ou dissimulée.
Je propose de commencer une petite série de citations, d’observations et de remarques sur la question.